Dans un petit pays, un despote s'est installé. Ce n'est pas le premier,
ce ne sera pas le dernier. Pour gouverner, il a besoin, comme tout
despote, que son peuple ait peur et qu'il devienne ignorant. Pour la
peur, ce n'est pas difficile : celui qui lui désobéissait avait la tête
coupée. Celui qui le contredisait avait la tête coupée. Celui dont la
tête ne lui revenait pas avait la tête coupée. Parfois il coupait les
têtes sans raison, pour s'amuser. Puis il a pris les hommes les plus
stupides du pays, les plus lâches, les plus veules, lesplus hypocrites,
les plus égoïstes, et il les a mis aux postes clés du royaume : armée,
police, espions.
Rendre un peuple idiot est plus long. Il a interdit tout d'abord que
l'on apprenne à lire et à écrire aux enfants et il a fermé les écoles.
Alors ceux qui savaient lire lisaient les livres à ceux qui ne savaient
pas. Il a brûlé tous les livres du royaume. Les despotes détestent
toujours les livres. Les conteurs sont arrivés et ils ont commencé à
raconter ce qu'autrefois, on lisait dans les livres. Le despote a
interdit les conteurs, les bavards, les histoires.
Mais le soir, dans le secret des maisons, les mères racontaient encore
les vieilles légendes à leurs enfants, pour les endormir et pour peupler
leurs rêves. Les despotes se méfient des rêves de la nuit, ça peut
donner des idées lejour. Il a voulu interdire les mères mais on le lui a
déconseillé. Sans elles, le pays risquait de s'écrouler. Alors il a
recouvert les femmes de tissu, de la tête aux pieds. On ne devait plus
rien deviner d'elles et il leur a ordonné de rester muettes. On ne
voyait plus que leurs mains qui lavaient, préparaient les repas,
s'activaient.
Mais un jour, un espion avertit le despote que dans un village reculé,
une vieille femme apprend à lire et à écrire aux enfants, en traçant des
mots sur le sable. Une fois la leçon terminée, ils effacent les traces
...Le despote décide de faire une punition exemplaire. Il rassemble son
peuple. On fait venir la femme ligotée. D'un geste brusque, le despote
lui retire le tissu qui cache son visage. Il est entièrement ridé. Les
rides de la souffrance se mêlent inextricablement à celles plus fines de
tous les sourires que cette femme a offerts au cours de sa vie. Et dans
cet enchevêtrement de lignes, brillent deux grands yeux d'un noir profond.
- Alors vieillarde décatie, tu oses prétendre détenir le savoir et, pire
encore, le transmettre ?
- Oh non ! répond la femme. Ce que je sais n'est qu'une goutte d'eau
dans l'océan de toutes les connaissances !
- Eh bien, voyons si ta goutte d'eau va nager ou se noyer dans l'océan !
Je vais te poser une question et si tu es incapable d'y répondre, je te
couperai la tête comme à mon habitude ... Et puis je couperai la tête de
tous ces jeunes enfants à qui tu prétendais apprendre à lire, et
pourquoi pas à réfléchir !
Devant le despote, brûle un petit feu. Avec une pince, il prend une
braise rougeoyante et la jette dans une cruche remplie
d'eau. Psssshhhhiiiitttt !!!
- Alors vieillarde ridicule, qui de la braise ou de l'eau a fait ce «
pshittt » que tu viens d'entendre ?
- Je suppose, à la fois, la braise et l'eau .... répond la femme.
- Oui, mais dans quelle proportion exacte d'intensité ? ricane le despote.
La vieille femme ne sait quoi répondre. Elle pâlit, . elle attend la
mort. Mais brusquement elle se souvient que des enfants vont aussi avoir
la tête coupée.
Alors la colère la prend. Une colère magnifique, fantastique,
cataclysmique, une colère historique ! Et pour une fois, quoi qu'on
dise, cette colère est bonne conseillère. Maîtrisant sa rage et sa
haine, respectueusement, elle s'approche du
despote, s'incline humblement puis, d'un coup, elle lève son bras et, de
toute la force de sa colère, sa main, clac ! vient frapper la joue du
despote.
- « Qui de ma main ou de ta joue a fait ce "clac !" que tu viens
d'entendre ? Et surtout dans quelle proportion exacte d'intensité ? »
demande la vieille femme.
Le despote, interdit, se frotte la joue. Il a l'air si ahuri que le
peuple éclate de rire, d'un rire d'une telle ardeur, d'une telle ampleur
qu'il les délivre de leur peur. Ils sont si nombreux ! Ils se jettent
sur les généraux, les espions, le despote. Ils les ligotent tout nus et
les laissent dans la forêt. Sans doute le lion les a déchiquetés, le
crocodile les a dévorés, le léopard les a croqués, la hyène a léché
leurs os et la terrible panthère rouge a sûrement gobé leur petite
cervelle ... Mais on ne va pas pleurer !
Depuis, dans ce pays, on apprend aux enfants que la colère et le rire
sont les armes des pauvres.
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